Flaubert énamouré – Lettres à Louise Collet
Dans les relations épistolaires des grands écrivains nous découvrons souvent les dessous de l’écriture, le long processus de rédaction (la gestation de la Bovary dont il parle comme s’il y était), des oeuvres qu’ils essayent de créer, de leur vision du monde.
Flaubert était un conservateur patenté, un homme qui n’aimait guère la foule, qui s’enfermait de longues journées pour le travail… Il était un adorateur d’une certaine perfection, l’inventeur du roman moderne qui inspirera beaucoup d’écrivains français dont Proust.
Dans cet échange épistolaire avec celle qui fut sa maîtresse quelques années, qu’il aima sans doute, on le découvre dans son ingéniosité artistique (”L’encre est mon élément naturel. Beau liquide, du reste, que ce liquide sombre! et dangereux! Comme on s’y noit! comme il attire!”) et dans ses défauts les plus intimes… et surtout dans ces points de vue contestables aujourd’hui et qui à l’époque faisaient florès. Sa mysoginie, sa fatuité…
Mais on découvre surtout le sculpteur forcené des mots, sans concession envers lui-même et envers les autres. “Jamais je ne retrouverai des éperduments de style comme je m’en suis donnés là pendant 18 mois. Comme je taillais avec coeur les perles de mon collier! Je n’y ai oublié qu’une chose c’est le fil. Seconde tentative et pis encore que la première. Maintenant j’en suis à ma troisième. Il est pourtant temps de réussir ou de se jeter par la fenêtre.” Il a l’impression d’une déchéance de l’art, d’être un des derniers à se battre pour le beau, l’illusion et pas cette émotion, ces détails poétiques, qui coulent à flots dans les écrits de ses contemporains.
On le découvre énamouré, mais pas aveugle et surtout très parcimonieux dans sa manière de donner son amour: “Je vais t’envoyer la vérité ou, si tu aimes mieux, je vais faire vis-à-vis de toi ma liquidation sentimentale, non pour cause de faillite. Au sens élevé du mot, à ce sens merveilleux et rêvé qui rend les coeurs béants après cette manne impossible, eh bien non, ce n’est pas de l’amour. J’ai tant soldé ces matières-là dans ma jeunesse que j’en ai la tête étourdie pour le reste de mes jours. J’éprouve pour toi un mélange d’amitié, d’attrait, d’estime, d’attendrissement de coeur et d’entraînement de sens qui fait un tout complexe, dont je ne sais pas le nom mais qui me paraît solide. Il y a pour toi en mon âme des bénédictions mouillées.” On ne peut être que stupéfait par cette non déclaration d’amour et les délais entre chacune de leurs entrevues… Il se vouait à son travail sans relâche.
Louise Collet n’était pas une inconnue. Elle-même écrivait et obtenait un succès certain. Peut-être plus grand à l’époque que Flaubert qui, malgré le succès retentissant de Madame de Bovary (roman qui lui valut un procès), connut beaucoup de difficulté à se faire reconnaître.
Il ne la préserve pas et montre sa masculinité attirée par le désir de chair. “Pauvre chère femme, comme je t’aime. Pourquoi t’es-tu blessée d’une phrase qui était au contraire l’expression du plus solide amour qu’un être humain puisse porter à un autre? Ô femme! femme, sois-le donc moins, ne le sois qu’au lit! Est-ce que ton corps ne m’enflamme pas, quand j’y suis.” L’impressionnante goujaterie du personnage ne semble pourtant pas refroidir les ardeurs de la maîtresse plus âgée que lui. Et c’est lui qui coupera sèchement les ponts.
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Portrait de Louise Colet avec sa fille Henriette en 1842, par Adèle Grasset
( Musée Granet, Aix-en-Provence, cliché B.Terlay, conservateur, avec son aimable autorisation )
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