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La Douleur au théâtre de l’Atelier

La Douleur de Marguerite Duras est une matière brute, difficilement domptable sur les planches… Du moins le croit-on… Comment mettre en scène ce long monologue intérieur qui retrace la douleur, la torture morale de l’attente, de l’incertitude, les ravages physiques et psychologiques, incompréhensibles à celui qui ne connaît pas cette morsure? Comment interpréter les déchirements intimes d’une femme et épouse face à une société aveugle à la douleur, le regard rivé vers la reconstruction et le mythe de la résistance française? Comment incarner la rage féminine, contenue dans ce texte polémique ,qui dénonçait l’avènement de la droite et de la pensée gaulienne?

Patrice Chéreau, notamment connu pour son travail au théâtre des Amandiers à Nanterre et son amitié pour Koltès, y réussit avec une magnifique Dominique Blanc qui porte la “pièce” du début à la fin (elle est d’ailleurs présence sur la scène, quand les spectateurs arrivent et remplissent progressivement la salle). Le parti pris est de respecter l’esprit du texte (et donc de la narration) et de n’inviter aucun autre personnage sur l’espace de la scène (même s’ils hantent de leur présence Marguerite et la scène).

Respectant l’incipit du texte, la représentation s’ouvre sur la redécouverte par la narratrice Duras d’un carnet qu’elle a tenu au moment où elle attendait des nouvelles de son mari, Robert Antelme. Ce décalage temporel s’efface progressivement, puisque la comédienne nous fait revivre les moments avec une conviction et parfois une violence impressionnantes.

Peut-être est-il difficile au début d’adhérer à ce choix – surtout pour celui qui ne connaît pas le texte original – et de comprendre les sentiments qui la dévorent de l’intérieur et la font paraître aux yeux des autres, comme une folle hystérique… même par son amant D.

Pourtant, la manière dont la comédienne se saisit de l’espace, dépeint la douleur au fil des interactions fictives, prend peu à peu corps et il est difficile de retenir ses larmes quand elle évoque le retour. Car se matérialise soudain le spectre des camps de concentration, son produit : la destruction des individus, la volonté d’annihiler l’humanité dans l’homme.

Le décor, peu chargé, permet le va et vient entre différents lieux, parce que la comédienne par différents moyens nous y entraîne sans que nous nous posions de question. Ainsi la scène est-elle symboliquement séparée en deux à première vue, en trois parties en réalité. Une table et une chaise représente son appartement. Elle enfile son manteau et peut se rendre de l’autre côté, dans les lieux publics d’attente (c’est-à-dire à la gare d’Orsay). Mais l’entre deux, espace vide, est en fait un territoire concret qui change : celui de la concierge qui, prise des mêmes maux, ne veut plus se lever le matin, celui du salon qui accueille Robert à son retour. Lui décharné, duquel émane de la matière qui ne semble plus humaine.

Pendant dix-sept jours, l’aspect de cette merde resta le même. Elle était inhumaine. Elle le séparait de nous plus que la fièvre, plus que la maigreur, les doigts désonglés, les traces de coups des S.S. On lui donnait de la bouillie jaune d’or, bouillie pour nourrisson et elle ressortait de lui vert sombre comme de la vase de marécage. Le seau hygiénique fermé on entendait les bulles lorsqu’elles crevaient à la surface. Elle aurait pu rappeler — glaireuse et gluante — un gros crachat. Dès qu’elle sortait, la chambre s’emplissait d’une odeur qui n’était pas celle de la putréfaction, du cadavre — y avait-il d’ailleurs encore dans son corps matière à cadavre — mais plutôt celle d’un humus végétal, l’odeur des feuilles mortes, celle des sous-bois trop épais. C’était là en effet une odeur sombre, épaisse comme le reflet de cette nuit épaisse de laquelle il émergeait et que nous ne connaîtrions jamais.”

La mort est omniprésente sur scène : elle est là avant le retour, quand Marguerite croit Robert A. mort ; elle est toujours là, quand il revient, qu’elle lance sans cesse des assauts contre ce corps. Mais la vie la combat…

“La lutte a commencé très vite avec la mort. Il fallait y aller doux avec elle, avec délicatesse, tact, doigté. Elle le cernait de tous les côtés. Mais tout de même il y avait encore un moyen de l’atteindre lui, ce n’était pas grand, cette ouverture par où communiquer avec lui mais la vie était quand même en lui, à peine une écharde, mais une écharde quand même. La mort montait à l’assaut. 39,5 le premier jour. Puis 40. Puis 41. La mort s’essoufflait. 41 : le cœur vibrait comme une corde de violon. 41, toujours, mais il vibre. Le cœur, pensions-nous, le cœur va s’arrêter. Toujours 41. La mort, à coups de boutoir, frappe, mais le cœur est sourd. Ce n’est pas possible, le cœur va s’arrêter. Non.

Nous n’aurons jamais gagné le combat contre l’industrie de la mort, si chaque jour nous ne luttons pas contre les régimes et les hommes qui considèrent que le massacre de leurs congénères est un moyen d’asseoir leur autorité

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