La peau et les os
Nous croyons avoir tout lu ou presque sur les camps de travail, camps de concentration et d’extermination. Mais chaque victime, qui retranscrit son expérience, a sa manière de re-donner vie à l’invivable…
Georges Hyvernaud est un auteur qui possède un sens aigü des mots, de leur complexion, de leurs limites… Son propos sur l’humanité n’est pas tant sarcastique que désabusé, quand il s’arrête sur les détails de sa détention cinq ans durant dans un stalag… Lui, instituteur charentais, prisonnier après la déroute, se voit la brebis d’un troupeau où les honneurs et les hiérarchies d’avant sont effacées… où les hommes sont réduits à l’état de bêtes…
Le retour au monde normal n’est pas sans difficultés ; à jamais des murs d’incompréhension le séparent des autres qui ne peuvent concevoir ce que fut l’existence dans un camp où on vous privait de dignité, où on vous frappait. Ces autres tentent de réduire cet impensable à des éléments qu’ils connaissent… tandis que lui a du mal à donner corps à ces souvenirs : “Au contact de la réalité des dimanches familiaux, l’humiliation et le désespoir ne font plus qu’un jeu d’ombres improbables, une espèce de cinéma absurde. J’en suis sorti à présent, et une fois dehors ça ne colle plus au reste, ça ne se raccorde plus. C’est quand je suis seul – dans la foule, dans le métro – que les souvenirs reprennent leur consistance.” “Mes vrais souvenirs, pas question de les sortir. D’abord ils manquent de noblesse. Ils sont même répugnants. Ils sentent l’urine et la merde. Ca lui paraîtrait de mauvais ton, à la Famille.”
La vie au camp est réduite à sa plus simple expression. Survivre, c’est manger, garder la santé et déféquer. “S’emplir et se vider. Et toujours ensemble, en public, en commun. Dans l’indistinction de la merde. On ne s’appartient pas. On appartient à ce monstre collectif et machinal qui toute la journée se reforme autour de la fosse d’aisance.” Il met ainsi à nu la promiscuité, dérangeante, fatigante, horripilante. “De l’homme partout. Le frôlement, le frottement continuel de l’homme contre l’homme. Les fesses des autres contre mes fesses.“
Il décrit les toilettes, ce lieu à l’image du respect qu’on accorde aux individus. Dans le camps les hommes y étaient à découvert, sans aucune intimité… Lieu de saleté, d’humiliation, de lutte… “Quand je veux former une image dense et irréprochable du bonheur, c’est à des cabinets que je pense. A des cabinets bien enfermés de murs blancs, dallés de clair, verrouillés. Je suis assis dignement sur la couronne de bois vernis, dans ma dignité d’homme libre.”
Il met en scène, implacable, les petites lâchetés des uns et des autres… mais sans condamner. Retraçant avec justesse son sentiment de dégoût et ne cherchant pas à embellir une réalité ou des hommes… La figure des nazis apparaît sous les traits d’hommes qui agissent mécaniquement, sans raison, répondant aux objectifs de leur emploi (frapper, compter et recompter les prisonniers…)
Et ce tableau par son caractère succinct permet d’appréhender l’autre côté d’un miroir qu’on n’arrive jamais à saisir dans toute son horreur.
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